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Ce pauvre Frédéric, il n´est bon qu'en travail manuel!
de Sœur Marie Elisabeth, paru dans le journal «Le Rocher» en juin 2003


En dehors de l'école, Frédéric semble intelligent, éveillé, inventif. Il résout avec une rapidité surprenante des énigmes devant lesquelles ses pairs ou même les adultes se trouvent embarrassés; il bricole avec passion. A peine est-il en classe, le voici, semble-t-il, devenu dur d'oreille, lent à comprendre, inattentif, au moins dans les matières où les lettres et les chiffres tiennent une place prépondérante. Les professeurs se plaignent que Frédéric est „ailleurs“, distrait, voire paresseux. Ses notes sont déconcertantes: une série noire de 1,5 et 2 brusquement interrompue par un 5,5 sans lendemain. L'enfant avait pourtant démontré, avant ou au début de sa scolarité une certaine précocité; il s'intéressait à des activités mentales nettement au-dessus des capacités moyennes des enfants de son âge. Mais, peu à peu, l'insuccès dans les tâches scolaires élémentaires et le sentiment d'infériorité qu'il a fait naître ont fait de l'école un lieu mal aimé, voire détesté, et des devoirs à la maison une longue corvée pour lui comme pour son entourage. Frédéric fait désormais partie de ces enfants dont on dit, sur un ton amusé, apitoyé ou méprisant: „Bah! Il n'est bon qu'en travail manuel,“ ou „Si la classe était un terrain de football, il n'aurait que des 6!“

Les parents s'interrogent, anxieux: „Que se passe-t-il? Nous lui avons pourtant donné autant d'attention qu'à ses frères et sœurs...“ La réponse est que Frédéric présente plusieurs symptômes de la dyslexie.

Qu'est-ce que la dyslexie?

Beaucoup pensent, faute d'information suffisante, que celui-là seul est dyslexique, qui confond les lettres, lisant, par exemple un p à la place d'un q, ou encore celui qui a de grosses difficultés pour lire. Ce sont là, certes, deux symptômes de la dyslexie, mais il en existe beaucoup d'autres, beaucoup plus même que ceux présentés par le petit Frédéric. La personne dyslexique, adulte ou enfant, va, suivant le cas,

  • sauter des mots, des lignes, confondre des lettres;
  • ne pas comprendre (en tout ou en partie) ce qu'elle a lu ou entendu;
  • faire beaucoup de fautes d'orthographe et de grammaire;
  • avoir des difficultés d'élocution;
  • ne pas retenir ce qu'elle a passé des heures à apprendre;
  • avoir des difficultés avec les chiffres;
  • se plaindre de maux de têtes, de nausées ou de vertiges fréquents (en particulier dans un contexte d'études);
  • être inventive;
  • être spécialement douée dans un ou plusieurs arts;
  • exceller dans un ou plusieurs sports;
  • exceller en travaux manuels, mécanique / ingénierie;
  • être un excellent tacticien
  • être un conteur apprécié qui tient son auditoire en haleine.

Tous les symptômes ne sont pas présents dans chaque sujet dyslexique, ce qui a pour conséquence que deux personnes dyslexiques peuvent ne pas se ressembler du tout dans l'image qu'elles donnent d'elles-mêmes. Il peut ainsi s'en rencontrer qui sont capables de lire un texte à haute voix de façon fluide. D'après les estimations des statisticiens, de 5 à 10% de la population scolaire suisse est dyslexique.

Une des caractéristiques des symptôme de la dyslexie, c'est leur inconstance. On observe ainsi souvent dans le même sujet de soudaines améliorations et des reculs non moins soudains, sans que l'origine des unes ou des autres puisse être éclaircie, et, par voie de conséquence, des performances scolaires inégales et apparemment inexplicables. La question qui se pose aussitôt est celle de la cause de ces symptômes. Qu'est-ce que la dyslexie?

En voici la définition officielle internationale: la dyslexie, c'est "une difficulté spécifique et durable d'apprentissage du langage écrit, rencontrée chez des personnes d'intelligence égale ou supérieure à la moyenne et dépourvues de déficit sensoriel ou moteur, comme de troubles affectifs graves ou de dénutrition intellectuelle.“
Comme le lecteur attentif l'aura remarqué en parcourant ci-dessus la liste des symptômes, cette "difficulté spécifique d'apprentissage du langage écrit" n'est que l'aspect négatif d'un mode de pensée qui engendre aussi des aptitudes pour l'excellence dans les domaines de l'activité humaine où le langage ne tient qu'un rôle secondaire ou nul. Dyslexie n'est donc en aucun cas synonyme d'idiotie. Il suffira de citer les noms de quelques dyslexiques fameux comme Leonard de Vinci, Albert Einstein, Thomas Edison, Walt Disney et le Général George Patton pour s'en convaincre.

Le dyslexique, un penseur en images
Un dyslexique américain, Ron Davis, auteur du livre Le Don de la Dyslexie, explique que le dyslexique dispose d'une pensée intuitive (en images), synthétique, multidimensionnelle, beaucoup plus rapide que la pensée linéaire (le discours interne) et analytique, une curiosité, une créativité et une acuité sensorielle particulières. Ceci l'avantage dans bien des domaines, en particulier dans ceux de "la pensée en vue de l'action", mais lui est un handicap considérable dans les activités où il est confronté aux symboles et non directement aux choses que les symboles représentent.
Dans un exercice de lecture, le dyslexique rencontre de nombreux mots qui ne désignent pas d'objets concrets, pour lequels il ne dispose donc pas d'image mentale et qui, par conséquent, n'ont pas de sens pour lui. Des mots comme le, par, en, par exemple. Chaque rencontre avec un mot auquel ne correspond aucune image mentale est une cause de confusion pour lui. Pour échapper à cette confusion, notre dyslexique s'empare mentalement de ce mot comme il le ferait d'un objet concret inconnu à identifier, le regarde sous toutes ses facettes, intervertit les lettres, les renverse. Pendant le laps de temps où il se livre à cet essai de reconnaissance plastique du symbole, le dyslexique perd partiellement ou totalement le contact avec la réalité qui l'entoure. Cela peut durer d'un centième de seconde à plusieurs minutes. On appelle cet état la désorientation. Cette tactique mentale, la seule que connaisse le dyslexique, est vouée à l'échec; elle ne pourra pas lui procurer la compréhension du mot. Sa lecture se fait hésitante, monocorde. Au prochain mot non identifié, c'est la faute.

Les solutions qui n'en sont pas
Que faire? La plupart du temps, la personne dyslexique développe des stratégies de secours qui vont des moyens mnémo-techniques (chanter la table de multiplication) jusqu'à l'utilisation d'une personne suppléante, maman, copain de classe, secrétaire, en passant parfois par des petites maladies habilement utilisées pour se soustraire au contact avec le livre. Cette stratégie lui est indispensable pour survivre socialement dans un monde où le mot a pris une si grande importance, au moins quantitative. On appelle ces procédés des solutions compulsives. En effet, le dyslexique est contraint d'utiliser ces solutions, ces roues de secours. Il n'atteint jamais à l'autonomie de l'apprentissage. Dans toute activité de communication verbale ou écrite de la pensée, il se ressent durement de son impuissance à comprendre les symboles.

La dyslexie peut être corrigée
Il existe heureusement des possibilités de corriger la dyslexie. Ron Davis a élaboré un programme de correction qui a fait ses preuves dans des centaines de cas. La rééducation qu'il propose s'articule autour de deux volets: l'“orientation“ et la „maîtrise des symboles“. Le "conseil d'orientation" vise à redonner à la personne dyslexique le contrôle de ses perceptions, lui permettant d'interrompre volontairement le phénomène de désorientation. Par des exercices de visualisation interne, particulièrement aisés pour 90% des dyslexiques, on induit chez l'enfant un repère mental, appelé point d'orientation, qui, contribuant à stabiliser l'activité perceptive, permet à l'enfant de reprendre le contrôle de son attention.

Une fois l'enfant "orienté", on entreprend la rééducation au niveau des symboles écrits et parlés. L'originalité du programme Davis consiste en ce qu'il s'appuie sur le processus de traitement de l'information privilégié du dyslexique, le rappel dans l'imagination des sensations visuelles, auditives et tactiles. Tour à tour sont ainsi repris tous les signes déclencheurs de confusion chez un sujet donné, à commencer par les lettres de l'alphabet, en progressant vers les signes utilisés pour les sons complexes (en français le phonème euil, par exemple) et les mots abstraits. C'est en effet en modelant en argile, dans le jardin familial, les constituants du langage qu'il ne comprenait pas verbalement, que Ron Davis a découvert cette façon de traiter l'information verbale.

Le thérapeute va inviter le sujet dyslexique à concevoir et réaliser, en pâte à modeler, une représentation en trois dimensions de l'objet ou du concept représenté par le symbole. La graphie de ce symbole y est associée, elle aussi en pâte à modeler. Le sujet est ensuite induit à mémoriser les trois composants du symbole, c'est-à-dire

  1. la réalité que ce symbole représente :sur la photo le personnage court en direction de;
  2. la partie graphique du symbole :an (auquel l'étudiant a ajouté le cas grammatical qui suit ce mot dans la langue allemande quand il signifie „en direction de“)
  3. la prononciation du mot.

Viennent ensuite les exercices de lecture. Ils visent à donner l'accès au sens du texte, portent sur le déchiffrage associé à l'évocation imagée précise et à l'entraînement à la capacité à anticiper.Le travail sur la grammaire, l'étude des constituants syntaxiques et des liens fonctionnels au sein de la phrase sont redécouverts eux aussi par l'évocation visuelle tridimensionnelle

Le travail sur les mathématiques se fonde sur les mêmes principes. Il est précédé par la représentation des concepts de base tels que conséquence, temps, espace et ordre en pâte à modeler.

En outre, des exercices de latéralisation et de renforcement de l'intégration inter-hémisphériques sont proposés en vue, entre autres, d'assurer chez le sujet une solide différenciation de la droite et de la gauche.

Conscient du fait que, au bout de quelques années d'un parcours douloureux, la dimension affective du dyslexique, caractérisée par une piètre estime de soi et un enfermement dans un complexe d'échec, en vient à représenter la moitié du syndrome, le thérapeute va introduire les concepts de responsabilité, autonomie, motivation, etc. en pâte à modeler. Ils servent de support à des échanges thérapeutiques, partie intégrante du programme.

A la fin du programme, les vieilles solutions du dyslexique, bricolées dans un temps où il n'avait d'autre ressource, ont perdu leur caractère compulsif et il peut s'en rendre libre. Il atteint ainsi à l'autonomie de l'apprentissage et peut prendre part comme "les autres" aux activités de communication verbale et écrite. Ses talents n'en sont pas pour autant détruits. Il garde accès à sa faculté de désorientation pour s'en servir dans les domaines où elle lui rend de si précieux services.

Cette approche de la rééducation de la dyslexie, loin d'être une cure magique, vise à libérer une pensée riche en potentialités, à permettre le déblocage de toutes les ressources perceptives et évocatives et de ce fait, à donner accès à la compréhension des mots écrits et parlés. Il suffit d'être témoin de la profonde satisfaction, de l'immense soulagement expérimentés par l'enfant dyslexique dès qu'il commence à se servir des techniques Davis, pour être convaincu de la validité de la méthode. La méthode Davis n'est pas incompatible avec d'autres méthodes de rééducation à condition que les cures ne soient pas suivies simultanément. Loin de se limiter aux enfants, la méthode est particulièrement adaptée pour les dyslexiques adultes.

Soeur Marie-Elisabeth